Après 8 jours de désert, de calme, de création, de silence, de temps long, de vent et de lumière, on respire à un autre rythme, on parle sur un autre ton, on regarde autrement. JJe ne pense ni à programmer ou je dormirai, ni a savoir par ou je vais passer, quel sera le relief ou le nombre de km, je ne sais plus ou j'étais hier ni si j'en étais heureuse ou décue. Je suis juste a chaque minute, dans mon corps, avec mes pieds sur la terre et mes cheveux au vent. Or, la ville de Leon, qui marque la fin de la meseta et ses pleines désolées a bien fini par arriver au bout de mon horizon, et là, mes amis qué choc !!
On avait prévu de passer la nuit dans une petite auberge juste avant la ville pour éviter les foules et le boucan. En fait, l'auberge sur laquelle on comptait n'existait pas et on a eu la chance inespérée de trouver un hotel de village, ou le propriétaire était d'accord de nous offrir une chambre au prix du dortoir !! Quelle chance.... après les 30 km déjà parcourus, on s'imaginait mal repartir à 17h pour les 6 km de banlieue vers Leon. Vous n'imaginez pas l'air consterné qu'on a eu en voyant les draps blancs et propres, la chambre à juste 2 lits, une salle de bain privée avec eau chaude, et.... unetélé !! De la consternation on tourne à l'exaltation, c'est du jamais vu. On va meme pouvoir revenir à la vie normale et se regarder un petit film, ce soir, en grignotant des biscuits aux fibres.
Tu parles !! On ne s'attendait pas du tout à ce que ce soit aussi indigeste !! Non pas les biscuits (qui pourtant sont déjà pas mal costauds) mais la télé, ses pubs, ses infos, son rytme effréne. Une valse infernale de couleurs criardes, de musiques endiablées, des flash-éclairs qui s'enchainent à une vitesse haletante, des sloggans saccadés et impératifs.... J'avais tout simplement des hauts le coeur, comme si j'étais inadaptée...Avec la distance acquise sur le chemin et un autre espace-temps, j'ai vraiment réalisé à quel point la télé ne correspond pas au temps de la vie, de la nature...Sas parler de son obsession à vouloir nous manipuler pour qu'on achète tel ou tel produit ou encore pour qu'on adhère à telle ou telle conviction.
Mais c'est encore le lendemain, quand en pleine périphérie commerciale de Leon, on est allé se ravitailler au Giga mega hyper Carrefour lui-meme inclu dans un centre commercial sans plus aucune mesure, que j'ai vraiment halluciné. Il y avait évidemment tout les services et tous les produits immaginables, allant des gsm-ipod-agenda-cadre photo intégré au fleurs poussées sous cloches en passant par les city-trip pour gens éteints...Il Les gens se précipitaient dans une effervescence fébrile et à la fois dans une telle immobilité intérieure !!! C'était leffrayant de voir des visages fermés et fades, les yeux hagards, inquiets et frustrés, gros et pales, cherchant desespérément l'article qui pourrait bien les rendre heureux et accomplissant ainsi un rituel qui les épuise encore plus.... flash sur flash : le gsm, le ticket du parking, les clés, le caddie, les wc, le nouveau produit pour effacer les taches, la carte sim, les compléments nutritifs, le code anti-vol, les magazines, l'essence, les nouveaux dvd... c'est trop.
Je voyais ca d'autant plus clairement que moi meme, malgré l'épaisseur de silence et de temps que j'avais emportés avec moi, j'entrais presque naturellement dans cette fièvre de l'avoir et cette sensation qu'il faut consommer pour retrouver le bonheur, ...L'énergie dans ce genre d'endroit est au plus bas et si on ne prend pas garde, on est tellement sollicité de partout, stimulé dans tous nos sens et manipulé dans notre recherche qu'on sort vidé en moins d'une demi heure... Je ne n'avais jamais pris conscience de ça à ce point et tout à coup, le contraste était trop évident. Il me semble qu'on est vraiment en train d'aller trop loin et qu'on se fait un mal fou sans meme s'en rendre compte. J'ai voulu graver ça dans ma mémoire pour etre à meme, le moment venu, de faire les choix nécessaires pour limiter l'impact de ce genre de fourmilière sur ma vie.
Je crois que j'ai compris aussi pourquoi notre époque ne croyait plus en Dieu. Nous n'avons juste plus assez de silence pour laisser s'intaller sa paix.
Salut mes gros poulets ¡
Voila, il semblerait que aujourd'hui la chance m'ait souri et que j'aie droit a un poste internet gratos pour quelques dizaines de minutes¡ Je dis qu'il semblerait parce qu'on n'est jamais surs, ici. L'occasion donc de vous donner un peu plus de details, un photo ou l'autre que j'ai gardee a votre intention dans ma boite a souvenirs cranienne.
Logements ou la bonne vieille guerre de Don Camillo
Vous vous souvenez du petit monde de Don Camillo ? La gueguerre entre Pepone, la mairie, et Camillo, l'Eglise ? Et bien, parfoi, ici, j'ai l'impression d'etre sur le tournage... Incroyable.
Il y a vraiment deux logiques:
L'une, la version rouge, un rien socialiste, ou la municipalite a decide de prendre en main la problematique du pelerin. Leur delicieuse idee a ete de construire un immense immeuble flambant neuf pour accueillir 100 pelerins minimum et de payer un ou plusieurs fonctionnaires pour nettoyer et receptionner l'argent. Tout le monde, surtout les pelerins espagnols, trouve ca ideal. Ben tien, il y a plein de place, tout le confort (souvent ca a ete construit recemment), c'est pas cher et surtout, surtout, il y a des gros distributeurs de Coca Cola... Le bonheur, quoi ¡¡
L'autre idee, c'est plutot
la version carritative ou l'initiative paroissiale . L'un des batiments de l'eglise, parfois l'eglise elle meme, est consacre a l'accueil des pelerins... Il y a rarement plus de 30 personnes qui peuvent y avoir acces et ce sont des volontaires qui accueillent les pelerins, pour le plaisir de les rencontrer. La plupart du temps on y mange tous ensemble autour d'une grande table et on a la vraie impression d'etre quelqu'un et d'etre quelque part...C'est souvent moins confortable et plus rural mais aussi plus local plus familial ... Tellement moins touristique ¡¡
Devinez lequel je prefere ... ¡¡ Bon, c'est vrai, c'est facile, on sent un rien de parti pris dans mes descriptions... Evidemment que c'est plus dròle d'exister, d'avoir un prenom et un visage, d'echanger, de rencontrer, de partager... Vous auriez fait le mème choix, j'y metterais ma main au feu... Mais le plus fou dans cette histoire, c'est la gueguerre qu'ils se livrent parfois, dans certains villages... Et ca tourne malheureusement au desavantage des petites auberges familiales aui doivent fermer sur ordre politique pour ne pas faire d'ombrage aux grands hangards, aux usines a pelerins.
La mer et le desert espagnols... sous un soleil radieux
Depuis l'Espagne, j'ai traverse mainentenant une serie de paysage et de pays differents... Je suis passee de la Navarre a la Rioja et je suis maintenant en Castille et Leon que je quitterai ensuite pour la Galice... Et ca fait de fameuses differences ¡¡ Au point de vue des paysages et de la nature mais les villages, les styles architecturaux et les mentalites sont differentes... Evidemment, chaque region a son propre gouvernement et je vous assure qu'on palpe les diverses options politiques¡¡
La Navarre, j'ai po vu grand chose, parce qu'il a plu pendant toute ma traversee (vous voyez, j'en parle presque comme d'une navigation)... Les quelques fois ou j'ai leve le nez, j'ai appercu de belles montagnes et une verdure assez luxuriante par endroits...
La Rioja ensuite, malgre sa facheuse tendance a puer le vieux bidon d'essence abandonne en bord de route, a mettre en valeur ses dechets a tout bout de champs, a tout de meme reussi a me seduire par ses grandes pleines de vignes et de ble et une vue illimitee qui se perd dans les nuees de bleu a l'horizon... C'est vrai, en faisant abstraction des routes et des antennes electriques, je suis parvenue a rever une matinee entiere sur les vagues de vignes et des plages de ble... J'ai plane quelques heures durant entre Rioja et mer du nord... Je revoyais les vacances du mois d'aout de mes 4 ou 5 ans, la longue plage et l'horizon bleute et j'ai meme vu des oiats... je vous assure, comme plantes dans des dunes de bles... C'etait un delicieux reve d'enfance ¡¡¡
Maintenant, je suis en train de m'offrir un superbe cheminement en plein
desert... Et ca, c'est ce que je prefere... Je traverse pour l'instant la
meseta, un plateau arride en altitude, terriblement sec et sans vegetations. Nous pouvons marcher parfois deux ou trois heures sur un chemin de terre rouge sans croiser la moindre tache d'ombre, la moindre maison avec seulement l'or des bles coupes qui nous eblouit et nous fait perdre la tete ¡¡
C'est tres meditatif et nous avons la chance inouie de ne pas trop souffrir du soleil ¡¡¡ A cette periode, il devrait faire etouffant, on devrait manquer d'eau et partir a 5h du mat... Mais, non, il fait un soleil eblouissant, l'athmosphere est tres claire mais il fait froid ( 12 a 15 degres toute la matinee) et tres venteux.... C'est grandiose et le vent m'aide a en perdre la tete d'admiration tout en gardant les idees fraiches ¡¡
Dernierement, le paysage a aussi eu quelques allures de
Hesbaye.... Vous me direz, on voit ce qu'on veut, hein... Mais, c'est vrai, des champs de terre a perte de vue, des petits tracteurs rouges ici et la, des bosquets de peupliers que le vent chahute et des petits rus pour cadriller tout ca... Je me croyais a Mehaigne, a quelques km a peine de chez moi...Sauf que le chemin etait tres tres tres long avant d'arriver chez moi et que tout de meme, pour la Belgique, yavait pas beaucoup de maisons....
La grâce du matin
Avec ce climat, cette lumiere et cet horizon qui recule sans cesse, j'ai constate que j'avais une vraie fascination, un gout tout particulier pour les matins... Je pars en general aux alentours de 7h30 et me lance, les doigts geles autour de mes batons, sur les chemins de terre dans une aube rosee emplie de silence et de paix.... C'est tout a fait unique... Il n'y a pas un autre moment de la journee ou le silence soit si profond, l'energie si neuve et la lumiere si douce... La page est encore blanche, tout est possible et le monde est a faire... et surtout, mon corps n'est jamais aussi leger qu'a ce moment...C'est tres fort... C'est connu, on le dit partout, mais le revivre fidelement tous les matins, c'est comme un rendez vous ¡¡¡ Essayez, meme sous la pluie, c'est unique ¡¡
Deux coups de coeur
Je voulais tout de meme prendre le temps encore de vous compter deux de mes coups de coeur, deux lieux exceptionnels qui m'ont remonte les batteries pour un bon moment.
L'accueil paroissial de Grañon
Nous avions d'abord prevu de continuer bien plus loin. L'etape devait faire 32 km je crois... Mais apres une progression lente et decouragee en Rioja on a decide de faire une ptite pause a Grañon, petite ville mignonne ou les gens avaient un sourire etrangement ouvert, comme un point commun de sympathie. En passant a cote de l'eglise, on a vu une petite porte et un ecriteau au dessus qui disait "peregrinos". Nous, on veut juste de l'eau, on monte.
La on tombe dans une sorte de sacristie, accolee a l'eglise qui a ete amenagee par le cure pour accueillir les pelerins. Voyant qu'ils etaient de plus en plus nombreux, il a carrement tout renove, transformant ce debarras en un bijou de pierres anciennes et de boiseries burinees. Des poutres et des enormes pierres, des vitreaux et des planchers anciens un havre de beaute et de simplicite.
Mais c'est encore l'accueil qui a ete le plus touchant. Sans qu'on comprenne comment, on s'est retrouvees la a discuter aupres de l'âtre avec des gens de la paroisse, plein de vie et de curiosite, a boire un cafe puis un autre et un autre, pendant que le coq s'etait deja mis a l'ouvrage pour nous cuisiner un enorme repas qui devait subvenir a tous les pelerins arrives entretemps et a ceux a venir... He, on ne sait jamais ¡¡ On compte large quand on a le coeur large.
On a donc partage un super repas, autour d'une grande table et on nous a ensuite emmenes au spectacle annuel organise et interprete par les benevoles du village retracant toute l'histoire du village et du pelerinage de Compostelle dans ce village... Bon on a d'abord cru a une gentille representation kitch et villageoise... Pas du tout ¡ Ils ont envoye le son et lumiere dans tout le village et avaient prepare tout une mise en scene dans l'eglise elle meme ¡¡¡ Impressionnant ¡¡ Faut vraiment s'attendre a tout ¡¡
L'hermittage San Nicolas
L'autre des nombreux coups de coeur que je me suis fait offrir tout recemment etait la nuit dans un hermittage ou du moins une "Hermita2, c'est comme ca qu'on appelle une eglise isolee au milieu des champs. He bien, l'une d'elle a servi de refuge pour les pelerins depuis le 13e sicle et ce sont les templiers qui l'avaient batie et en premier avaient assure l'accueil ¡¡¡¡ Une superbe batisse de pierre aux voutes en plein ceintre et au plafond haut, amenagee sommairement pour accueillir le pelerin... Quelques lits, une grand table, une ou deux armoires et un fond batismaux en guise d'evier... Bien sur pas d'eclectricite et le tout respecte completement la disposition de l'eglise, avec la statue de St Jacques en plein milieu.
Giuseppe, l'hospitalier, aui avait bien une tete d'heritier des templiers nous a prepare une de ces pasta a l'italienne dont je me souviendrai longtemps avant de nous jouer quelques notes de guitare a sa facon... Un personnage haut en couleur qui chassait a longueur de jour la lumiere au travers de son objectif photographique, un amateur de musique klezmer aussi dont il nous a fait ecouter une quantite de morceau, et pour finir, un fin connaisseur de grappa dont nous avons aussi eu la fine fleur.... J'etais comme sur un nuage lorsqu'a minuit, apres une bonne paire d'heures de sommeil dans ce lieu historique, je suis sortie pour aller aux toilette et que j'ai assiste beate au grand spectacle d'un ciel blinde d'etoile... L'isolement de cette chapelle, en plein milieu des champs m'a tout a coup rapprochee de vous, terriblement quand les 12 coups on sonne ¡¡¡¡ Waouuuu
La pastorale du pelerin
Je rencontre aussi encore de belles brochettes de gens dans tous les styles et de tous les genres.... Comme en France, ce sont encore les vieux qui ont ma preference. Le chemin des champs au milieu du desert apporte parfois des silhouettes inattendues alors qu'on croyait etre seule depuis des km et des km
Il y a eu comme ca un
drole de petite bonhomme tout vieux avec tout une serie d'objet accroches a son veston d'indiana Jones et un petit carnet a la main qui trainait sur le chemin en dodelinant bizarement de la tete... Ma premiere idee, c'est de l'eviter... Bon, j'ai encore du chemin a faire et je ne vais pas casser mon rythme pour ce bonhomme qui, en outre, a l'air completement syphone ¡¡
Mais il insiste, il veux que j'ecrive mon nom et celui de mon pays sur son petit carnet, en dessous des centaines de noms qu'il a deja... Pour lui faire plaisir, j'accepte et je vois ses yeux s'illuminer son visage tout simple qui rayonne. Il est satisfait . C'est tout. C'est ca, son plan, c'est ca, sa vie... Et il a le temps, lui...Il fait une photo de nous et me laisse partir.... Je repars et je sais que c'est lui qui a raison, c'est sans doute nous tous qui sommes fous...
Une autre fois, c'est un berger que j'ai croise, au bord du chemin desert, en plein caniard, a nouveau sorti de nulle part. Il est midi et il sort des besaces de son ane un bout de fromage suant et du pain sec et surtout, sa l'essentiel, sa gourde en peau remplie de vin. Il a le visage tout tane par le soleil et le teint vermeil, il est hillare... Il doit etre saoul ou quelque chose... Ben oui, voila qu'il me propose de boire un coup avec lui... Le pic nic j'avais dit non, mais la, le vin, je ne veux pas le vexer et je bois a sa gourde une gorgee de son vin rouge... bien fort.... Et m'en vais, sur ma route... Il me regarde partir, toujours aussi hillare. C'est ca mon metier, c'est de marcher et je pense que le sien, a longueur d'annee, a longueur de soleil et a longueur de laine, c'est de mener ses betes, de nourrir ses chiens, seul au desert... C'est pas un filme, c'est ca sa vie ¡¡¡
Bientot arrivee
Bon allez, assez ri, on est bientot rendues ¡¡
C'est vrai il me reste maintenant 400 km et ca, c'est de la bibine apres ce que j'ai fait... Heuuu.... hemm Non, on n'est jamais surs d'arriver vraiment, on n'est jamais sur de ne pas choper une une crasse de virus, un cailloux entre le gros orteil et l'oreille qui vous empeche pour toujours de reflechir et d''avancer... Mais je ne vous cache pas que je commence a m'exciter serieusement a l'idee d'arriver.... C'est vrai, apres tous les doutes que j'ai eus, le nombre de fois ou je me suis dit que j'allais devoir renoncer ou abandonner.... Voir le but si proche, je palpite ¡¡
Et puis apres, ya la joie de vous revoir vous tous.... Je sais que je dois profiter jusqu'au bout de ce moment unique et en meme temps, l'idee de vous retrouver me crepite la tete ¡¡ Alors voila, mon avion est reserve, ce qui veut dire que je considere que j'arriverai jusqu'au bout et que je vous reviendrai...
Allez, je vous embrasse fort fort fort ¡¡¡¡¡